Vol Macabre – Short Story

Hillsboro, Oregon. 2007.

Le silence de la nuit résonnait avec froideur. Une pénombre noire recouvrait le ciel, et les nuages du crépuscule pèlerinaient à un sabbat de sorcières autour de la lune. Le zénith semblait être aspiré par un trou noir dans le néant ; vide et obscure, agonisant la lumière d’auréoles et la vie elle-même. Cependant, la toile ombreuse qui se dessinait au-dessus du monde vulnérable était mouchetée d’étoiles. Ces étoiles étaient anciennes, on les voyait depuis toujours ; chaque génération, chaque siècle, chaque millénaire, les peuplades de ce monde s’éblouissaient devant elles. On les liait aux déesses.

Le vieil homme de la forêt savait bien qu’il n’y avait point des déesses ; et les étoiles n’en étaient pas. Leur lumière charmante et non discrète, qui traversait les remparts de l’espace et les courants des galaxies paradait fièrement ; mais ceci n’est qu’après leur dégénération. On dessinait des fresques concernant ceci, et le vieil homme de la forêt les aimait.

Sur sa chaise roulante, il s’efforçait lentement à lever la tête et contempler le spectacle astral qui courtisait sa vision ; il n’eut jamais vu de meilleur. Non sans mentir, il avait l’habitude de prendre un ticket gratuit chaque été pour observer l’odyssée nocturne. Le vieil homme espérait un jour que les étoiles apparaitront aussi au milieu de la journée. Pendant ce temps, il attend.

C’était aussi un temps pour qu’il se sente plus soulagé ; les arbres gigantesques qui faisaient des accolades, les rumeurs des cigales et des animaux qui s’accordaient des propos secrets, et le silence. Alrick s’inspirait du calme ; il en trouvait son idole et son sujet. Le calme lui était quelqu’un de cher, dans une vie si râleuse et jacassée.

Placide et inanimé, le vieil homme enfila une boite de cigarettes, une Camel qui prenait refuge dans sa poche thoracique. Il lit pour la énième fois sur son emballage : « fumer tue ». Il s’étouffa de rire. Un hibou hulula dans le pâturage, indigné.

-Mieux vaut mourir que souffrir. Taré qu’je suis… Murmura-t-il entre ses lèvres en allumant un joint.

Les mains nerveuses d’Alrick tremblèrent ainsi. Il n’avait pas l’habitude de fumer ; cependant, il buvait fréquemment tous les samedis soir, pendant les soirées consacrées aux danses rock n’roll publiques à la corniche. On jouait les classiques d’Elvis Presley et Ricky Nelson. Hound Dog était sa tasse de thé. Alrick dansait avec son ami Blaze tant que les deux n’avaient pas d’amantes ; jusqu’à maintenant, le vieil homme n’a ni amoureuse ni épouse. Bien plus, à son état exécrable ; aucune femme n’aura le loisir de s’attacher à lui, sauf une altruiste.

Mais il n’en avait pas besoin ; les femmes, les nuits blanches arrosées, les danses publiques… Rien ne lui importait plus que la solitude.

Le vieil homme de la forêt était seul, comme sa jambe veuve. Tous les deux se lamentaient au bucher du destin. Aussi remarquable que le destin lui-même, Alrick voyait aux gens des barrières d’épines, et des supplices. Personne n’approuvait de pitié ni de sérénité ; rien que le mépris et la férocité qui est digne d’émeutes lyncheuses. « Ce sont des temps obscures et impitoyables ; personne n’aime personne. »

Alrick vieillissait. La notion du temps lui est inconnue, sans aborder son impatience d’embrasser la mort ; la moindre pensée à la mort lui éprouvait un sentiment de manque et d’excitation, comme s’il attendait un vieil ami venu d’outre-mer.

La cigarette du vieil homme agonisait comme agonisait sa vie lamentable ; sa lueur faible rutilait à peine les yeux gris d’Alrick. Une goutte de nulle-part tomba vers son joint qui s’éteint.

« Putain… » Agit-il calmement.

Le vieil homme de la forêt discerna à nouveau le ciel, et la pluie estivale tant attendue visita la terre aride. Des fils d’argent et des toiles fines tombaient du ciel à coups forts. Alrick imaginait bien des araignées qui auraient descendues pour lui mordre sa jambe restante. Puis d’un ton indigné, il bougea son fauteuil roulant vers la forêt.

Cette décision de visiter la forêt à minuit ne lui posait aucun problème tant qu’il ne craignait rien. Alrick savait bien que les vagabonds rodaient comme des morts-vivants dans ces bois, prenant refuge dans les usines abandonnées de coton et de laine. Encore pire, des chiens sauvages gouvernaient ce territoire avec leurs meutes sans partage, usurpant même les wagons interrompus depuis un siècle dans les environs. Le vieil homme s’en moquait et pénétra la zone dangereuse quand il s’apprêta à traverser le pont au-dessus de la rivière.

Il s’arrêta un moment pour le fixer devant ses yeux stupides ; cette fois, il s’inclina. Le pont n’était qu’en pierres apparentes déjà moussues et vieillies ; l’édifice n’avait pas de barrières pour assurer la sécurité du passager. Qui donc aura l’audace de le franchir même à son meilleur état ? Qui aura l’audace de s’y retrouver même ? Rien qu’un hardi ou un fou perdu dans ses fantaisies.

La pluie était interminable, et plus que tout, violente. Alrick observait le reflet de « l’odyssée nuptiale » comme il le nommait dans l’eau du ruisseau boueux. Il apercevait même son visage pour la première fois depuis des semaines ; il s’effrayait à ce sujet-là. Le vieil homme liait son visage à celui d’un crapaud, aux traits maladifs et pleins d’acné ; encore pire, son nez qui lui créait un complexe irritant. Les enfants de la rue le comparaient aux sorcières ; une sorcière unijambiste qui ne pouvait ni marcher ni voler sur son balai.

« Maudits enfants. » Pensa-t-il, et la pluie retentit. Un léger martèlement de tonnerre agissait dans l’horizon que la forêt berçait, celle-ci sombra dans un sommeil assoupi.

Des petites ondes se formaient à la rivière, mais ce n’était surement pas de l’averse, car elle avait cessé. L’eau se perturbait devant les yeux du vieillard, des jets puis des vagues se manifestèrent. Il eut peur soudain, quand un effroi noir attaqua tout son corps. Il resta planté sur son fauteuil roulant, alors qu’une griffe fantomatique serpentait ses vertèbres au plus profond de ses os. Son cœur pompait des cascades sous pression, et sa bouche s’ouvrait et se refermait inconsciemment. Alrick était un automate pétrifié.

Une ombre s’éleva des eaux de la rivière d’une hauteur vertigineuse. Alrick se demandait comment telle chose pourrait surgir d’un ruisseau où l’on pouvait nager avec ses enfants sans avoir peur. C’était une créature qu’on apercevait les traits à peine dans l’obscurité, mais sa peau visqueuse aux extensions globuleuses brillait au clair de la lune. Deux ailes de chauve-souris sortirent de son dos bossu, émettant un jet d’eau et de boue ainsi qu’un son de déchirure.

Le monstre qui avait quatre pattes, poussa un grognement de crapaud quand il détruisit le pont. Alrick, fou d’effroi, se renversa à l’autre côté de la rive et bien entendu son fauteuil au loin. La créature ailée l’abattit à même le sol entre ses griffes d’avant, alors qu’il essayait de s’enfuir en rampant.

L’ombre rugissait à mesure qu’Alrick agonisait de douleur, tandis que le torse du vieillard se réduisait en bouillis d’os. Son corps se paralysa à coup sûr, il ne peut bouger ni agir, et le monstre se tenait plus retord que jamais. Entre-temps, Alrick Nielsen s’éteint, les poumons pressés. Le monstre de la rivière s’empara de la dépouille fichue, et emporta son déjeuner juteux en plein essor vers la forêt dans un vol macabre.

A suivre…

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